Cette série d'articles se concentre sur les sources fondamentales, nécessaires à la reconstitution. L'objectif étant de créer une base de recherche objective, permettant de commencer ses recherches sur le costume au XIIIe siècle. Ces articles centralisent les sources archéologiques disponibles autour d'un sujet en particulier, pour pouvoir ensuite les reproduire ou approfondir ses recherches personnelles.
La tunique (aussi appelée cotte) est l'élément le plus important du costume. On remarque sur le peu de pièces archéologiques que nous avons, que les tuniques étaient faites avec un certain soin même pour les paysans/artisans(1) (arrondis des emmanchures, finitions des coutures, etc.). Actuellement, le nombre de sources archéologiques et textuelles concernant la cotte sont assez peu nombreuses, ce qui ne permet pas d'avoir énormément de certitudes. Les points les plus importants pour bien réussir sa cotte/tunique en reconstitution sont d'avoir un bon patron, ainsi qu'une longueur, une ampleur et une doublure cohérente(2).
(1) Les pièces archéologiques du Groenland, qui ne sont pas des cottes riches possèdent des emmanchures arrondies qui témoignent d'un certain savoir faire. E. OSTERGARD, Woven into the Earth, Aarhus, Aarhus University Press, 2004, 296 p.
(2) La question des teintures sera abordée dans un article ultérieur.
Les patrons
Il existe peu de pièces archéologiques de tuniques occidentales du XIIIe siècle. La préservation des pièces textiles est très difficile et les pièces restantes sont bien souvent religieuses. Il faut donc ouvrir aux pièces archéologiques du XIIe et XIVe siècle, puis les comparés aux iconographies du XIIIe siècle, pour obtenir des tuniques cohérentes. La plupart des cottes retrouvées viennent des pays nordiques (Groenland, Suède, Danemark), car ce sont des sols de tourbières/marécageux qui conservent au mieux les lainages.
Deux pièces archéologiques ne seront pas prises en compte : la saya de Fernando de la Cerda. Elle est du XIIIe siècle et très bien conservée, mais la saya est un vêtement propre à la mode espagnole, qui a son propre patron. La deuxième tunique est celle de Saint François d'Assise conservée à Cortona. En effet, même si les théories de certains historiens seraient qu'elle ai servi de façon quotidienne, son porteur ainsi que le patron (sans triangles d'aisance frontaux et dorsaux)(3) ont un contexte religieux non-négligeable qui l'éloigne de la mode civile.
(3) Le patron est identique à celui des aubes conservées pour la période médiévale.
Les deux tuniques danoises du XIIe siècle :
La tunique de Kragelund (datée au carbone 14, 1045-1155) est la dernière tunique archéologique avec les emmanchures droites (qui n'apparait plus donc ensuite sur les tuniques médiévales postérieures). Elle a un amigaut (fente au niveau du col) devant et derrière. Elle est faite d'un sergé de laine 2/1 (marron et blanc). Les manches font : longueur gauche : incomplète ; longueur droite : 63cm ; circonférence du poignet gauche : incomplète ; circonférence du poignet droit : 23,5cm.
La tunique de Moselund (datée au carbone 14, 1050-1155) est une tunique assez élaborée. Les emmanchures sont anamorphiques pour permettre des mouvements facilités. Elle est faite en sergé de laine foulée 2/1 (marron). Elle possède un amigaut frontal. Les manches sont identiques : longueur des manches : 53cm et circonférence des poignets : 22,3cm.
La tunique de Ronbjerg (Groenland) :
La tunique dite "Ronbjerg Garment" est classée comme D2625a-e pour les trouvailles du cimetière de Herjolfsnaes. Elle est comparée sur de nombreux points techniques avec la tunique de Moselund. Elle a été datée au carbone 14 entre 1180-1310, retrouvée avec des poteries datées 1200-1243. Elle est faite en sergé de laine 2/2 (marron foncé). Son état de décomposition avancée fait d'elle une pièce moins prestigieuse que les autres tuniques du Groenland, mais elle reste la plus vieille cotte trouvée dans le pays. Les manches disparus, ainsi que de nombreuses pièces forcent à donner des approximations quant à l'ampleur totale de la pièce. Bien qu'elle soit la plus petite cotte, ces godets latéraux sont les plus grands parmi les pièces présentées ici (47,5 cm). Il existe une théorie selon laquelle elle serait une cotte bipartie à cause de son montage avec pièce frontale en deux parties. Aucune analyse des teintures n'a été effectué jusqu'à aujourd'hui pour affirmer ce propos.
La tunique de Soderkoping :
On sait peu de choses sur cette cotte. Elle a été retrouvée en Suède à Soderkoping. Elle a pu être datée au carbone 14 entre 1200-1242. Elle est composée sur le même principe que toutes les autres tuniques ici : 4 godets latéraux (2 de chaque côté) ; 2 godets frontaux et 2 godets dorsaux (type 1c de la classification d'Herjolfsnaes). C'est un sergé de laine 2/1 (bleu et rouge). Il reste vraiment trop peu d'éléments pour pouvoir en extrapoler des dimensions même approximatives.
La tunique XIVe siècle de Suède :
La tunique dite de Boksten est la plus tardive de ce corpus. Elle fut retrouvée avec d'autres pièces de vêtements sur un cadavre d'un jeune homme. Les scientifiques ont pu déterminer grâces aux lignes de tissages que la pièce de tissu dans laquelle a été fait le vêtement est une pièce de 4.5m par 55cm. La laine est un sergé de laine foulée 2/1 (marron). Les fils de couture n'ont pas été préservés (ils sont présumés en lin). Comme les autres cottes hormis la Kragelund, les emmanchures sont arrondis. La circonférence du col est de 82 cm. Les manches sont différentes : longueur gauche : 59.5cm ; longueur droite : 61cm ; circonférence du poignet gauche : 22cm ; circonférence du poignet droit : 23cm.
La longueur
Bien que la longueur des cottes soit un sujet qui semble unanimement admis : en dessous du genou pour les paysans et les artisans ; mi-mollet voir plus pour les bourgeois et marchands ; au niveau de la cheville pour les nobles ... Le sujet est plus complexe. La réalité est plus nuancée (tenues de chasses plus courtes pour les nobles par exemple). Il faut donc s'en référer aux pièces archéologiques et les comparer ensuite avec l'iconographie et les textes pour pouvoir avoir une longueur cohérente à la situation et au personnage. Par longueur, j'entend la longueur linéaire allant de l'épaule au bas de la tunique. Préciser leur longueur ainsi que la taille du porteur de la cotte est nécessaire pour comprendre jusqu'où elles descendaient sur le corps de leur porteur.
| Nom de la pièce | Tunique de Moselund | Tunique de Kragelund | Tunique de Ronbjerg | Tunique de Soderkoping | Tunique de Bocksten |
| Longueur (cm) | 128 | 114 (pas d'info squelette) | 113.5 | Indéterminée | 115 |
| Taille du porteur (cm) | 180 | 190 | Indéterminée | Indéterminée | 172.5 |
| Où arrive le bas de la cotte | Mi mollet | Haut du mollet | Indéterminée | Indéterminée | Haut du mollet |
L'ampleur
L'ampleur est un sujet qui a fait et fait toujours débat. Les ampleurs données ici sont celles des pièces archéologiques rapportées plus haut. L'ampleur est définie comme la circonférence totale du bas du vêtement (il suffit d'additionner chaque largeur au bas des différentes pièces). Cette donnée est importante, car selon sa grandeur, elle permet de créer de nombreux plis naturels.
| Nom de la pièce | Tunique de Moselund | Tunique de Kragelund | Tunique de Ronbjerg | Tunique de Soderkoping | Tunique de Bocksten |
| Ampleur (cm) | 248 | 241,5 | 220 (minimum approx.) | Indéterminée | 250 |
La doublure
La doublure est quasiment devenue un automatisme chez les reconstituteur. Pourtant, les pièces archéologiques sont bien plus nuancées. La présence de doublure n'est pas toujours attestée. L'absence de doublure peut se justifier par une doublure en lin ayant disparu en même temps que les fils de coutures (surtout sur les pièces des pays nordiques). Sur des pièces un peu plus "exotiques", les doublures sont attestées (les textes le confirment) : la saya de Fernando de la Cerda a une doublure en soie taffetas et en fourrure de lapin ; une des tuniques attribuées à Saint François d'Assise a une doublure en lin (armure toile).
| Nom de la pièce | Tunique de Moselund | Tunique de Kragelund | Tunique de Ronbjerg | Tunique de Soderkoping | Tunique de Bocksten |
| Présence de doublure | non | non | non | non | non |
Conclusion
Toutes ces pièces archéologiques nous montrent une certaine uniformité dans la façon de composer un vêtement civil masculin à travers l'occident du XIIIe siècle. Il peut être classifié comme étant le type 1c de la classification d'Herjolfsnaes). Cela signifie deux pièces (avant-arrière) ; 4 godets latéraux (répartis 2 de chaque côté) ; 2 godets frontaux ; 2 godets dorsaux ; des emmanchures arrondies et un col plutôt arrondi ou ovale (avec parfois une ouverture). Il faut cependant prendre en compte que les pièces présentées ici ne sont pas des cotte nobles ou de riches bourgeois. La reproduction de ces pièces à l'identiques sont propices pour des paysans ou artisans. Cela n'empêche en rien de partir de ces patrons, tout en les adaptant, pour en produire des tuniques plus luxueuses (Pour cela : recouper avec d'autres sources pour justifier la démarche).
Références bibliographiques :
- E. COATSWORTH & R. OWEN-CROOKER, Clothing the Past Surviving Garments from Early Medieval to Early Modern Western Europe, Boston, Brill, 2018, 453 p.
- E. CROWFOOT, F. PRITCHARD, K. STANILAND, Textiles and clothing 1150-1450, Woodbridge, Boydell Press, 1992, 223 p.
- K. KANIA, Kleidung im Mittelalter, Viennes, Böhlau, 2010, 529 p.
- E. OSTERGARD, Woven into the Earth, Aarhus, Aarhus University Press, 2004, 296 p.









